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  • Christian Lehmann

Ne pas laisser Tolkien aux fascistes


En 2001, à la sortie de "La Communauté de l'Anneau", j'ai publié ce texte dans les Inrocks. Vingt-et un ans après, la panique morale et l'affolement de ceux qui s'offusquent de découvrir ( #TriggerWarning) un homme noir (!!! shock!!!horror!!!) sur l'une des affiches de la future série "The Rings of Power" m'amène à le republier. Pour ne pas laisser Tolkien aux fascistes, ni aux racistes. Parce que c'est de celà qu'il s'agit, pour ceux qui se sentent horrifiés du taux de mélanine de la peau d'un acteur.





L'affiche, placardée sur les murs d'Italie, reprend le logo du film de Peter Jackson. En ombres chinoises s'y découpent les silhouettes des neuf membres de la Communauté de l'Anneau… au sommet d'une affiche du parti Allianze Nazionale annonçant un meeting de Gianfranco Fini, leader d'extrême-droite connu pour ses positions humanistes sur l'immigration clandestine ou les manifestations du sommet de Gênes. Contactée par les mouvements anti-fascistes, le distributeur italien affirme n'avoir donné aucune autorisation, assure avoir prévenu New Line. Mais contactée à son tour, la Società Tolkieniana Italiana minimise l'événement, jugeant qu'il ne faut voir aucune malice dans "un acte mineur d'hommage à un auteur plébiscité par une grande partie de la jeunesse, à qui ce tract est destiné". Et c'est bien là que le bât blesse…


L'œuvre de Tolkien a été récupérée par les groupuscules fascistes, en Italie particulièrement. Dans la péninsule, dans les années 70-80, l'extrême-droite noyaute le courant contre-culturel de la science-fiction et de la littérature fantastique, pour mieux toucher un public jeune, et on voit fleurir sur les bannières des tifosi des symboles runiques, des casques ailés, autant de références à l'heroic-fantasy. Si la récupération est moins visible dans le reste de l'Europe, Le Seigneur des Anneaux est fréquemment cité comme un livre de référence chez les néo-nazis et les nostalgiques d'une hypothétique "race aryenne". Le contexte racial, la question des origines et du destin des peuples, la description même des différentes ethnies qui peuplent la Terre du Milieu, peuvent prêter à confusion.


Les "bons", en général blonds, aux yeux clairs, elfes, humains, chevaliers de Rohan, habitent à l'Ouest. Dignes descendants de grandes lignées, mûs par un code d'honneur et une noblesse intérieure, ils pleurent la disparition programmée d'un mode de vie idyllique que l'avancée de la technologie et des barbares, ils le savent, condamnent au néant. Parlons-en, des barbares: venant de l'Est, disgracieux, le teint basané, le cheveu noir, le piercing à l'oreille, la langue gutturale, tout les oppose aux nobles héros. Dès lors, la charge héroïque des cavaliers de Rohan sur les Plaines de Pellenor a tout pour enflammer le cœur de vaillants défenseurs païens de la pureté de la race blanche, qui n'hésitent pas, sur leurs sites, dans leurs écrits, dans leurs discours, à faire référence au "peuple de la forêt", et à accueillir J.R.R. Tolkien parmi eux. Et contribuer ainsi à la défiance et au mépris que lui témoigne une bonne partie de la résistance anti-fasciste: Tolkien fasciste, les jeux de rôle nazis, le fantastique discrédité, Carpentras manipulé par l'extrême-droite… la messe est dite. En théorie. La vérité, comme dirait Mulder, est ailleurs.





Juillet 1938. Devant le succès du Hobbit en Angleterre, un éditeur allemand propose à l’éditeur Allen & Unwin de traduire l'œuvre de Tolkien, à condition que celui-ci atteste de son aryanité. Réponse de l'intéressé:" Dois-je souffrir cette impertinence parce que je possède un nom à consonance allemande ou bien leurs lois démentes exigent telles un certificat d'origine "arisch" à tout un chacun?.. Je n'estime pas l'absence (probable) de sang Juif comme nécessairement honorable. J'ai beaucoup d'amis Juifs et je ne voudrai pas donner la moindre indication d'apporter foi à la notion que je souscrirai à la doctrine raciale, totalement pernicieuse et ascientifique…"

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Plus tard, en 1941, il écrira à son fils Christopher, alors mobilisé, lui confirmant son amour de la mythologie germanique et scandinave, et ajoutant: "Il faut savoir reconnaître la beauté dans les choses, et reconnaître ce qui est vraiment maléfique… j'ai une haine personnelle pour ce petit ruffian ignare Adolf Hitler. Il a ruiné, perverti, et pour toujours maudit, le noble esprit nordique, une contribution suprême à la civilisation européenne, que j'ai aimé et tenté de présenter sous son vrai jour…"


D'où vient alors cette représentation des "méchants" comme des créatures basanées corrompues, louches? Tolkien était un homme de son temps, amoureux du passé, de la littérature médiévale, de sa verte Angleterre alors transformée par l'industrialisation, et partageait sans doute certains des préjugés de sa classe sociale. Mais l'homme qui avait piétiné des cadavres ennemis dans la boue des tranchées offre cette description, l'une des seules, de la découverte par Sam, le compagnon de Frodo, d'un ennemi mort au combat:

"… ses cheveux noirs tressés d'or étaient trempés de sang. Sa main brune étreignait encore la garde d'une épée brisée. Ce fut la première vision que Sam eut de la bataille des Hommes contre les Hommes, et elle ne lui plut guère. Il fut heureux de ne pas voir le visage mort. Il se demanda comment s'appelait l'Homme et d'où il venait; s'il avait vraiment le cœur mauvais ou quelles menaces ou mensonges l'avaient entraîné dans la longue marche hors de son pays; et s'il n'aurait pas vraiment préféré y rester en paix…"

Il est urgent de ne pas laisser Tolkien aux fascistes, ni l'Anneau de Pouvoir à Allianze Nazionale.