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  • Photo du rédacteurChristian Lehmann

L'imposture Royal

Avoir vécu aussi longtemps, c'est avoir dans un coin de sa mémoire ou d'un disque dur des souvenirs dont tous ne sont pas très réjouissants. Le monde va vite, nous sommes bombardés de news et de buzz, et on oublie vite. Des ringards avec une batterie de cuisine aux fesses se réinventent dans les média en héros ou héroïne du jour au casier vierge. Parmi eux, parmi elles, Ségolène Royal, persuadée d'avoir un destin national, desperately looking for la célébrité. En attendant qu'elle débarque sur TPMP où elle sera parfaitement à sa place, deux épisodes oubliés de cette championne de la bravitude, idiote utile du Kremlin en passe de tapiner chez Bolloré.






Mars 2000:

Tout a commencé par un fait-divers sordide: une jeune élève du lycée Marguerite de Valois et Jean Rostand d'Angoulême a accouché dans les toilettes du lycée d'un enfant vivant qu'elle a ensuite laissé mourir dans un sac en plastique déposé dans une poubelle proche. Nous sommes en Mars 2000, bien longtemps avant l'affaire Courjault et la médiatisation du "déni de grossesse". Ce qui se passe dans les heures suivantes me paraîtra d'une telle violence symbolique qu'à l'époque je publie cette chronique dans Impact-Médecin, sous le titre "Un aveuglement aussi fort".

La ministre bouleversée tourne son beau visage chaviré vers les caméras, et, sous les lambris de son bureau de déléguée à l'Enseignement scolaire, elle dit : «Je suis bouleversée. »

Elle est bouleversée parce qu'une jeune fille de 17 ans vient d'accoucher seule dans les toilettes de son lycée, et s'est débarrassée du nouveau-né dans une poubelle. Mais elle est surtout bouleversée parce que cette jeune fille avait vu les infirmières scolaires, qui n'avaient rien remarqué.

« Je ne m'explique pas comment les infirmières n'ont rien pu voir», s'indigne la ministre bouleversée, «comment elles n'ont pas eu la capacité de dialogue de qualité suffisante pour que la jeune fille se confie, comment aucune n'a pu lui tendre la main avant qu'il n'y ait deux victimes, elle et son bébé».

Elle explique que l'adolescente, interne au lycée, aurait dû être entourée, et conclut : «Je veux savoir pourquoi il y a eu un aveuglement aussi fort.»

La ministre bouleversée termine sa prestation, Les caméras arrêtent de tourner, et il y a maintenant, au lycée Marguerite-de-Valois, en l'espace de quelques secondes, au moins trois victimes supplémentaires : les infirmières scolaires, nommément désignées comme responsables probables, coupables potentielles, et une bonne partie de l'encadrement scolaire.

Imaginez un instant la violence psychologique intolérable que subissent les protagonistes de ce drame dans les suites de cette déclaration. Imaginez leur sentiment de culpabilité, leur accablement, leur dégoût.

Imaginez le meurtre rituel que représente cette mise en accusation publique, télévisée, dans la bouche d'un représentant de l'Etat. Un représentant de l'Etat chargé de l'Enseignement scolaire, qui ne peut donc ignorer les difficultés auxquelles se heurtent quotidiennement les enseignants, et la pénurie du secteur de la santé scolaire.

On répugne cependant à imaginer qu'une attaque aussi virulente envers le personnel d'encadrement pourrait servir à la ministre bouleversée à botter en touche, à désigner des responsables immédiats pour éviter de se trouver mise en cause, à nommer des coupables pour passer sous silence les carences de son ministère.

On répugne à l'imaginer. Mais alors, quelle explication nous resterait-il ? Si ce n'est pas du machiavélisme, ce peut être simplement de la bêtise, la bêtise bornée de la bourgeoise habituée à fustiger les insuffisances de son petit personnel, entre copines, à l'heure du thé: «Ah, vous savez ce que c'est, ça devient de plus en plus difficile de trouver une femme de ménage... »

Reste que le lendemain, devant l'évidence grandissante du déni de grossesse présenté par l'adolescente, devant le tableau contrasté qui se dévoile peu à peu, la ministre bouleversée, ou plutôt ses conseils en communication, font volte-face : elle assure les personnels de son soutien, et s'excuse bien sincèrement... «de propos forcément partiels et retirés de leur contexte». On peine à voir en quoi ces propos, complaisamment retransmis sur les ondes la veille, auraient été retirés de leur contexte, et on se demande si ce n'est pas la ministre bouleversée elle-même qui gagnerait à être retirée de son contexte.


Avril 2007:




En Avril 2007, à un mois de la présidentielle qui opposera au second tour Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, la pétition contre les franchises « médicales » que j’avais lancée avec quelques confrères avait été signée en une dizaine de jours par 10.000 personnes ( ce qui avant les smartphones et la banalisation des pétitions en ligne était un succès). Plusieurs candidats, dont José Bové, Dominique Voynet et Marie-Georges Buffet, l’avaient signée. Le 10 Avril, la candidate socialiste avait demandé à nous recevoir dans son quartier général de campagne, rue de l’Université, à deux pas du siège du Parti Socialiste rue de Solferino. Pour notre petit groupe, c’était l’assurance d’une plus large médiatisation de notre combat, et le moyen de faire connaître cette franchise que Nicolas Sarkozy appelait de ses voeux, livre après livre, depuis de nombreuses années, et dont j’avais décortiqué la genèse et les conséquences prévisibles dans « Les Fossoyeurs », sorti deux mois plus tôt. Le sujet était intéressant, me disaient les journalistes que je connaissais, « mais tu comprends, on ne peut pas en parler maintenant, les sujets de la campagne, c’est l’identité nationale et le drapeau ». De cet état de fait, la candidate du Parti Socialiste était en très grande partie responsable, elle qui avait, sur les conseils de son coach Bernard-Henri Lévy, axé sa campagne sur ces thèmes identitaires en faisant fi des questions sociales, avec, au final, le succès que l’on sait. La théorie de la triangulation, popularisée par Tony Blair ( utiliser les thèmes de l’adversaire pour lui couper l’herbe sous le pied) avait savamment été régurgitée par BHL, de son propre aveu « un peu sourd à la question sociale », et avalée par la candidate.


Nous étions arrivés au quartier général à l’heure, et avions poireauté pendant une heure avec Jean-Louis Bianco et Jean-Marie Le Guen, Ségolène Royal étant retardée par le tournage d’un clip de campagne. Je n’avais jamais rencontré Bianco, qui se montra courtois et sembla s’intéresser à la problématique que nous abordions. Je connaissais Jean-Marie Le Guen depuis quelques années, l’ayant croisé dans des manifestations contre la réforme Douste-Blazy de Décembre 2004, qui avait mis à terre la médecine générale en ensevelissant les généralistes sous les charges administratives sans leur en donner les moyens. Le Guen était « strauss-kahnien », mais son champion ayant été éliminé à la primaire du PS en faveur de Ségolène Royal, il faisait partie des sherpas de la candidate, à qui il avait « vendu » cette rencontre. Avec une heure de retard, on vint nous chercher: « Madame Royal est arrivée, elle vous attend ».

Je me levai, suivis la secrétaire dans le couloir… où je fus accueilli par des flashs, et l’allumage simultané de lumières intenses, tandis qu’une douzaine de caméras se mettaient en route, pour s’éteindre rapidement. Suivi par le reste de notre petite troupe, je me frayai un chemin au milieu d’une forêt de micros. La pièce était bondée de journalistes, d’équipes de radio et de télévision dont certaines venaient d’Australie, de Chine, de Corée du Sud. Nous fûmes guidés dans un corridor, et à l’entrée d’une petite salle de réunion se tenait Ségolène Royal, dans une robe de lin blanc qui fit défaillir derrière moi un confrère ex-soixante-huitard. Elle nous serra la main, s’assit du bout des fesses sur un siège. J’avais révisé les quelques éléments que je voulais lui faire passer, qu’il me semblait utile qu’elle entende « depuis le terrain ». Mais rien ne m’avait préparé à son entrée en matière, qui en moins de dix secondes m’ouvrit les yeux.

« Bon. Bien évidemment nous n’avons pas le temps d’aborder le fond ici. Comment procède-t’on avec les media? »

Dans mon souvenir, il y a eu un blanc, tant le cynisme décomplexé de ces deux phrases cueillit l’ensemble des présents. Même Jean-Marie Le Guen, qui n’était pas exactement né de la dernière pluie, eut un moment d’hésitation avant d’intervenir:

« C’est que… le docteur Lehmann et ses collègues pourraient rapidement t’expliquer le but de leur démarche et le caractère injuste de la franchise envisagée par Sarkozy… »

« Au second tour, lors du débat entre vous deux… » coupa mon confrère soixante-huitard, « ce sont des éléments très clivants qui peuvent vous permettre de marquer fortement votre différence. L’électorat âgé, les malades chroniques, seraient très sensibles… »

Elle ne le laissa pas finir: « Nous ne sommes pas au second tour »

Je n’avais rien dit. Je l’observais. Elle n’était pas désagréable, juste agacée de perdre du temps. Le Guen insista: « Christian est habitué. Il peut te faire le topo en deux minutes ».

« Soit », dit-elle, sans se caler dans sa chaise.

Je « fis le topo ». Je connaissais les faits, l’argumentation, par coeur, ayant décortiqué les textes, les interviews de Sarkozy et de ses sbires, dont François Fillon, Philippe Juvin, toute la clique. En deux minutes c’était plié.

Ségolène Royal se redressa, sans un commentaire:

« Bon, je vais sortir en premier. Vous, docteur, vous vous placerez à ma droite, vous, Mr le directeur, à ma gauche… »

Elle désignait le président d’Aides, qui avait débarqué de Roissy et nous avait rejoint à l’instant, un certain Christian Saout.

« Vous direz quelques mots, docteur Lehmann, puis vous me remettrez les dix-mille signatures, et je m’exprimerai devant les caméras. »

Tout le monde se levait, se mettait en marche, un peu excité par la proximité des lumières de média.

«Excusez-moi…» ai-je murmuré, pas assez fort pour me faire entendre.

« Excusez-moi… » , un peu plus fort.

Jean-Marie Le Guen vit qu’il y avait un problème, fit mine de se tourner vers moi, ralentissant un instant le flux vers la porte

« Excusez-moi, madame, mais je ne peux pas vous remettre les dix-mille signatures. »

Ségolène Royal me jeta un regard incrédule.

« Je ne peux pas vous les remettre parce que je ne les ai pas »

Elle baissa la tête vers la pochette de documents que je tenais dans mes mains:

« Mais qu’est-ce que c’est que ça? »

« Ce sont juste des notes, et les copies des communiqués de presse de la pétition. Et de toute façon même si j’avais les signatures je ne pourrais pas vous les remettre »

Tout le monde s’était arrêté.

« Je suis, nous sommes très reconnaissants que vous souteniez notre démarche, mais d’autres candidats l’ont fait, le feront encore. Et tous ces gens qui ont signé la pétition, qui nous ont fait confiance, je ne peux pas les instrumentaliser, ils sont libres de leur vote… »

La température dans la pièce baissa brutalement. Je venais de dire à Ségolène Royal que je n’étais pas son vassal, que nous n’étions pas les bourgeois de Calais, que je ne venais pas remettre à Jeanne d’Arc les clés de la ville et les signatures des manants. Je venais de lui dire qu’elle n’était qu’une candidate parmi d’autres, et que ce qu’elle m’avait demandé était une forfaiture, une trahison.

« Vous parlerez en premier, puis vous me donnerez vos papiers »

Elle se remit en route, tout son staff à sa suite, et entra dans la lumière.

J’ai dit quelques mots, puis j’ai tendu quelques feuilles qui ne contenaient aucune signature, aucune pétition, à Ségolène Royal. La supercherie ne la gêna en rien. Dès qu’elle eut parlé, et alors que d’autres intervenants annoncés devaient s’exprimer, elle tourna les talons et quitta la pièce, laissant tout le monde, invités et collaborateurs, en plan. Immédiatement les caméras s’éteignirent, les micros s’abaissèrent. Quelques journalistes vinrent m’interviewer, parce que j’étais l’initiateur identifié de la pétition, le-docteur-qui-avait-remis-les-signatures-mais-en-fait-non-à-la-candidate. Les autres invités en furent pour leurs frais.


Au final, les dépêches d’agence annoncèrent que:

« A l'issue d'une rencontre brève avec les initiateurs de la pétition, Ségolène Royal a fait une déclaration à son quartier général de campagne pour dénoncer la philosophie de la franchise et affirmer qu'elle serait "la présidente de la République qui garantira le modèle social, qui sauvera la sécurité sociale et qui la consolidera en prenant en charge au niveau de la sécurité sociale les questions du vieillissement et du handicap". "Les déremboursements de soins correspondent à un risque, c'est dangereux et c'est brutal. La sécurité sociale est un des acquis du modèle social français, elle doit être préservée. En particulier, les Français doivent avoir la garantie de l'égalité d'accès aux soins. (...) Moi, je leur garantis le maintien de l'égalité d'accès à la santé". "Dans une société moderne, le fait que les médecins se mobilisent (...) est un mouvement citoyen très important. Je voudrais dire que demain l'ensemble des réformes et des améliorations apportées au système de soins s'appuieront sur des mouvements citoyens et de médecins comme celui-ci qui s'est levé pour dire non à la privatisation de la sécurité sociale". APM

Pendant son discours, j’avais écouté Ségolène Royal reprendre les éléments de langage qu’elle avait mémorisé de mon bref topo. Elle les avait mis à sa sauce, se définissant comme celle qui sauverait la France des funestes visées de son adversaire principal, celle qui garantirait la Sécu, celle qui préserverait le pacte social, celle qui lutterait contre l’injustice. Je l’avais vu réceptionner cinq pages de notes griffonnées et de communiqués de presse comme si elle recevait les suppliques de toute l’humanité souffrante.




Un mois plus tard, au cours du débat de l’entre-deux-tours, entre deux prises de bec sur l’identité nationale et le drapeau, elle ne dit pas un mot de la santé, des franchises, de la Sécurité Sociale. Devant un Nicolas Sarkozy qui se retenait de ne pas éclater de rire, l’illuminée poitevine expliqua que lors de son mandat, elle s’assurerait qu’aucune gardienne de la paix ne rentre chez elle tard le soir sans être raccompagnée jusqu'à sa porte.

J’ai suivi la fin de la campagne sans illusion. En une phrase, la candidate s’était révélée. Le total désintérêt pour les sujets de fond, ou le fond des sujets « Bien évidemment nous n’avons pas le temps », l’obnubilation du paraître « Comment procède t’on avec les media? ». Et cette façon de considérer le peuple comme des manants, et ceux qui étaient censés le représenter, comme des vassaux, tout juste bons à venir déposer aux pieds de la Khaleesi leurs suppliques.

Ségolène Royal a enchaîné les meetings, prenant des poses de télévangéliste, et, ayant perdu l’élection, a appelé les électeurs « à d’autres victoires ». Quelques mois plus tard, en Novembre 2007, une fois Sarkozy installé, elle a à nouveau parlé des franchises, contre lesquelles elle a déclaré « partir en croisade ». « Je reçois énormément de courrier sur le sujet… les gens ne me parlent que de ça » Mieux vaut tard.. que tard. La croisade de Ségolène Royal dura vingt minutes, « une visite éclair », selon le Parisien. Cela ne m’étonna guère.

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