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  • Christian Lehmann

Comment la santé devint rentable

Dernière mise à jour : juin 30

(La première version de ce texte est parue en 2011)


« Il faut une génération pour changer un système de santé » a énoncé Henri de Castries, PDG d’AXA®.


Henri de Castries, PDG d'Axa de 2000 à 2016 , Président du comité de direction du groupe Bilderberg depuis 2012


A la sortie de la Seconde Guerre Mondiale, le Conseil national de la Résistance créa dans la France exsangue un système de protection sociale qui rapidement vexa le patronat. « La Sécurité sociale est devenue pour l’économie une charge considérable. Les salariés ont profité de traitements dont ils n’avaient peut-être pas un besoin certain, la moindre maladie a été le prétexte de repos. L’absentéisme s’est développé. » Chambre de Commerce de Paris,1948




En 2000, Claude Bébéar, alors PDG d’AXA®, avait créé l’Institut Montaigne, un think-tank«indépendant » grassement financé par Areva®, Axa®, Allianz®, BNP Paribas®, Bolloré®,Bouygues®, Dassault®, Pfizer®, qui dans les média était chargé de distiller le venin : le système de santé, déficitaire, devait être réformé de toute urgence.

Claude Bébéar, milliardaire et généreux mécène


Le « trou de la Sécu », conséquence de l’irresponsabilité des malades et de l’incurie des médecins, devint un serpent de mer journalistique, une vérité révélée jamais remise en cause. Passant sous silence le vol de 10% du PNB ( des salaires aux dividendes financiers) depuis 1981, les petits soldats de l’Institut Montaigne acquirent rond de serviette et notoriété dans les média appartenant à leurs financeurs.


Nicolas Baverez, pourfendeur de la France qui tombe...


Claude Le Pen, économiste de la santé, grand défenseur des franchises sur les soins et Prix Winthrope ( Pharmaceuticals) Européen d'Economie de la Santé, 1991.



Jacques Chirac, ami de trente ans



En 2004, Jacques Chirac, ami intime de Claude Bébéar, nomma à la tête de l’Assurance-Maladie Frederic Van Roekeghem, ancien directeur à l’audit du groupe AXA®.


Frederic Van Roekeghem, un cost-cutter estampillé AXA ® ( On notera derrière lui Thomas Fatome, l'actuel cost-cutter nommé à la direction de la CNAM, et on devinera que les mêmes causes produiront les mêmes effets)

Proconsul nommé par l’Elysée, FVR pouvait enfin passer outre les avis des centrales syndicales( censées représenter les intérêts des assurés) . Elle se gardèrent bien de dénoncer la manip, trop heureuses de garder leurs postes et leurs jetons de présence.

Michel Régereau, Président du Conseil de la Caisse Nationale Assurance Maladie et Membre Eminent du Syndicat Réformiste CFDT




Nommant et virant les directeurs de caisses locales comme il l’entendait, le proconsul put s’entourer de zélotes libéraux qui transformèrent la Sécu en intégrant les techniques de management issues du privé : utilisation d’un langage commercial orwellien, non-remplacement des partants, transfert non rémunéré de la saisie informatique des feuilles de soins aux soignants, primes d’intéressement des médecins conseils, manipulation programmée des chiffres d’arrêts de travail « injustifiés », invention du "délit statistique", pouvoir disciplinaire discrétionnaire des directeurs de caisses sur les soignants, harcèlement des médecins généralistes. A force d'endoctrinement et de primes, les médecins-contrôleurs de la Caisse intégrèrent ce paradigme orwellien: utiliser les méthodes de management du privé "sauverait la Sécu".






Xavier Bertrand, anciennement "assureur de mobylettes" chez AXA


Début 2005, un petit arrangement entre amis permit à Xavier Bertrand, ancien assureur chez AXA®, de signer une convention avec les syndicats médicaux réactionnaires les plus proches du pouvoir.




Xavier Bertrand n'était pas encore ministre, mais Secrétaire d'Etat chargé de l'Assurance-Maladie auprès de Philippe Douste-Blazy, tête de gondole placée là pour faire le lien avec ces syndicats passéistes, et "caution médicale" larguée de cette "réforme".



Michel Chassang, Président de la Confédération des Syndicats Médicaux Français, médaillé de la Légion d'Honneur pour services rendus à l'UMP





Ouvrant la voie à la pénalisation des assurés, aux dépassements tarifaires, aux franchises sur les soins, le système du médecin traitant consista avant tout en un magnifique tour de passe-passe, surchargeant les généralistes de travail administratif sans même leur octroyer les moyens de payer un secrétariat, désespérant leur relève éventuelle et hâtant leur disparition sur l’ensemble du territoire.


Dans le même temps, à l’hôpital, se mettait en place la tarification à l’activité. Les directeurs d’hôpitaux, eux aussi nommés par le pouvoir politique, inculquèrent au personnel soignant la culture du résultat. Rapidement, les vieux, les sans-grade, les malades atteints de pathologies complexes et nécessitant, outre des explorations médicales, du « temps soignant », furent refoulés de l’hôpital, pour des raisons d’équilibre budgétaire.


Guillaume Sarkozy, frère de.


En 2006, à sa prise de fonction, Guillaume Sarkozy déclarait être « fier de prendre la direction de Médéric®, un acteur historique majeur de la protection sociale...




Mon ambition est que Médéric® relève les défis des réformes à venir qui transformeront profondément l'intervention des acteurs complémentaires, notamment dans le domaine de la santé, pour jouer un rôle de premier plan dans l'amélioration des services de protection sociale



Christian Saout, Président du CISS ( aujourd'hui France-Assos Santé), adepte du dérapage poujadiste.

Dans ce climat de désespérance générale des soignants, de colère des malades, le pouvoir s’attacha les services d’associations de patients « représentatives » comme le CISS® en les finançant à 75%. Pour s’assurer leur fidélité, on leur fit miroiter un avenir radieux, où grâce à l’éducation thérapeutique, on pourrait enfin se passer de médecins.


Christian Saout, soutien fidèle de la loi HPST de Roselyne Bachelot, lors de sa présentation.


Cela permettait dans les média de faire circuler des trublions bobo toujours prêts à donner le coup de pied de l’âne aux professionnels de santé, jamais assez présents, jamais assez dévoués, tout en soutenant à bout de bras les ministres, fussent-ils les plus obscènement incompétents que le Terre ait porté.



Christian Saout, décoré de la Légion d'Honneur. Encore un point commun avec Michel Chassang.



Grippe porcine H1N1, allégorie



Confrontés en 2009 à une campagne vaccinale aussi calamiteuse sur le plan scientifique que sur le plan logistique, ces « représentants », comme les dirigeants de certains syndicats « réformistes » fermèrent courageusement leur gueule, concentrant leur tir sur les généralistes, accusés de vouloir vacciner leurs patients par appât du gain.


François Chérèque, expert CFDT sarko-compatible de la vaccination H1N1


Ils évitèrent ainsi à Roselyne Bachelot-Narquin et à Nicolas Sarkozy d’avouer clairement qu’il ne leur était pas venu un instant à l’idée de baser un plan pandémique sur une espèce dont ils organisaient la disparition.

Lors de la pandémie H1N1, en faisant une fois de plus preuve de leur indépendance d’esprit vis-à-vis des pouvoirs et des pseudo-experts, les généralistes avaient encore hâté leur propre disparition, renforçant la conviction des politiques : il n’y avait rien à attendre d’un corps de métier aussi disparate, individualiste, rétif à toute directive administrative considérée à tort ou à raison comme infondée : le magistère de la santé devait être retiré au corps médical.


" Devant les campagnes de santé publique, on fait d’abord la campagne on discute après, pas l’inverse..."

Jean-Luc Mélenchon, expert de compétition en gestion pandémique.

Béats d’admiration devant les vaccinodromes Bachelot, certains idiots utiles comme Jean-Luc Mélenchon accompagnèrent la manœuvre, probablement incapables de saisir que ce n’était pas aux pieds du peuple, mais aux pieds des assureurs que le politique comptait déposer ce magistère.


Pendant ce temps, les experts de la Haute Autorité de Santé et de l’AFFSAPS, aussi pointus que les experts grippaux de l’Institut National de Veille Sanitaire, soutenaient par civisme les firmes pharmaceutiques en laissant sur le marché des médicaments anti-Alzheimer hors de prix, inefficaces et dangereux, mais permettant de faire fonctionner la filière gériatrique, filon d’avenir de la dépendance.




Didier Houssin, Directeur général de la Santé, grand écouleur de stocks de Tamiflu hors indication devant l'Eternel.


Jean Marimbert, directeur de l'Agence Sanitaire des Produits de Santé et du Médicament. Signe distinctif de l'Agence: ne savait pas pour le Vioxx. Ne savait pas pour le Mediator. Ne savait pas pour le Diantalvic. Ne savait pas pour les Anti-Alzheimer.



Roselyne Bachelot, l'incompétence à visage humain.




Frédéric Van Roekeghem, les méthodes privées de management AXA(R) au prétexte de "sauver la Sécu".




En 2009, Frédéric Van Roekeghem innova en proposant aux généralistes une rémunération à la performance, le Contrat d’Amélioration des Pratiques Individuelles ou CAPI®. Les items scientifiques en étaient très discutables, le calcul de la rémunération affreusement opaque. Le but était de déterminer, au sein des soignants, les plus compliants.




Ceux qui passaient sous les fourches caudines de la CNAM pour quelques deniers pourraient demain, pour une somme modique, être agréés par les assureurs privés. Le CAPI fut ensuite transformé en ROSP ( Rémunération sur Objectifs de Santé Publique) mais resta toujours aussi opaque et aléatoire.



En 2010, de déremboursement en franchise, la « Sécu » ne remboursait bientôt plus que 50% des soins ambulatoires, en maintenant la pression sur les professionnels de santé les moins bien rémunérés, infirmiers, généralistes, pour les pousser à la disparition. Sous couvert d’améliorer la gestion, se créaient alors des Agences Régionales de Santé, sous la houlette de Nicolas Sarkozy.



Une flopée de pontes « de gauche », dont l'ancien Ministre de la Santé socialiste Claude Evin, qui avait vigoureusement soutenu la réforme des hôpitaux, s’y précipita pour accepter ces postes de "préfets sanitaires", cautionnant la manœuvre.



En 2010 toujours, la légalisation de la « télémédecine » fit les unes de la presse. L’industrialisation du soin vantée par les experts libéraux du ministère avançait à grand pas, réalisant le rêve d’une médecine sans médecin, gérée à distance depuis un centre d’appel.



Le Professeur Guy Vallancien, urologue...

Il préside l’École européenne de chirurgie (EEC)[3], le Cercle santé société[4] (CSS), l’Ecole de médecine d’application Paris Descartes (EMA), et le conseil scientifique et médical de la Mutualité française[5]. Il est membre de l’Académie nationale de chirurgie[6], membre correspondant de l’Académie nationale de médecine[7] et secrétaire général du Conseil national de la chirurgie[8].

Il a été chargé de mission auprès du ministre de la Santé en 2002-2003 dans le cadre du Plan hôpital 2007 sur la gouvernance hospitalière[9]. Il a aussi été chargé de mission sur la chirurgie dans les petits hôpitaux. Et est l’auteur des rapports sur la chirurgie dans les petits hôpitaux[10] et sur la rémunération des chirurgiens[11].


Grand apôtre de "l'industrialisation du soin"... ( voir:http://www.dailymotion.com/video/xbwqev_guy-vallancien-de-l-artisanat-medic_news )

le Professeur Vallancien fut longtemps conseiller scientifique et médical auprès de Jean-Pierre Davant, directeur de la Mutualité Française et parangon de la "solidarité mutualiste" ( nous y reviendrons...) , avant de conseiller les fossoyeurs UMP ( gouvernance hospitalière, loi HPST). Signe distinctif: l'une des seules plumes à se risquer, avec l'excellent Claude Le Pen, économiste in-dé-pen-dant de l'Institut Montaigne, à défendre ardemment les franchises sur les soins dans les colonnes du Monde. Il fut aussi l'un des responsables du scandale du Centre du Don des Corps à la Faculté de Médecine des Saints-Pères.



Touchante réunion à l'Institut Montaigne, avec Roselyne Bachelot-Narquin, Guy Vallancien et Michel Chassang.





Tout est dit, en peu de mots.


De Charybde en Scylla, and back again



Revenu aux affaires, Xavier Bertrand relança le chantier du Dossier Médical Personnel, s’appuyant sur les sondages réalisés par le très indépendant institut Via-Voice pour vanter aux Français les mérites d’un outil qui, in fine, permettrait aux assureurs, une fois les généralistes éliminés, de disposer des données médicales personnelles des patients.

DMP 2006:



DMP 2011:



NOTE DE L'AUTEUR ( 2021): Ecrit en 2010, ce texte s'essayait à la prospective. La résistance acharnée et méconnue de quelques acteurs a jusqu'ici permis de freiner certains des effets prévisibles de l'action des Fossoyeurs. Mais la direction générale reste peu ou prou la même.